Archives de juillet, 2013

 

Depuis quelques mois, Marie passe tous ses week-ends à la clinique, au chevet de sa mère qui se remet peu à peu d’un cancer. Le pronostic des médecins est excellent, ses amis lui font de fréquentes visites et son moral est bon. Il n’y a donc aucune raison pour que Marie lui consacre tout son temps et n’ait pratiquement plus de vie personnelle… Thierry, lui, héberge son copain d’enfance, qui ne trouve pas vraiment utile de gagner sa vie et passe ses journées à railler les « esclaves du travail », confortablement installé dans le canapé…

 

Nous nous sentons tous « responsables » de nos parents, de nos amis, de nos enfants, de nos collègues. Nous nous imposons tous des devoirs, des obligations et des missions qui nous empoisonnent l’existence quand, au fond, personne ne nous a rien demandé ! En fait, nous réglons, sans le savoir, ce que les psys nomment des dettes inconscientes. De qui, de quoi sommes-nous débiteurs ? D’où viennent ces dettes que nous ne nous formulons pas explicitement, mais que nous acquittons ?

 

La première, nous la contractons envers nos parents. C’est la fameuse « dette de vie ». Certes, ils nous ont fait un cadeau inestimable en nous mettant au monde et nous avons des obligations envers eux. Mais est-ce une raison pour leur vouer une dévotion et une reconnaissance éternelles ? « Devenir adulte, c’est se dire, une bonne fois pour toutes, que l’on ne peut pas rendre à nos parents tout ce qu’ils ont fait pour nous, affirme la psychothérapeute Nicole Prieur. Tout parent devrait savoir que l’amour qu’il porte à ses enfants est un cadeau désintéressé. D’autant que la vie qu’ils nous ont donnée, ils l’ont eux-mêmes reçue. On est dans la transmission et non dans le don. C’est très libérateur de comprendre que ce que l’on ne peut rendre à nos parents, on le donne à nos enfants, qui le redonneront aux leurs. Notre devoir n’est pas de rendre aux générations passées mais aux générations futures, à l’avenir… »

 

 

“Après tout ce que j’ai fait pour toi”

Hélas, peu d’entre nous ont cette indépendance vis-à-vis de leurs géniteurs, surtout quand ils ont un besoin irrépressible de nous rappeler à quel point ils se sont sacrifiés pour nous. « Il ne faut pas se laisser piéger par les discours sacrificiels des générations précédentes, exhorte Nicole Prieur. On risque d’y perdre sa liberté. » C’est ce que vit, douloureusement, Elisabeth : « J’ai entendu ma mère rabâcher pendant des années : “A cause de toi, je suis restée seule. Tu n’aurais jamais pu supporter qu’un homme prenne la place de ton père. Tu es ma seule raison de vivre.” Résultat, à 34 ans, “j’habite seule avec maman”, comme dit la chanson d’Aznavour. Parfois, je me sens piégée, mais je n’ai pas le courage de l’abandonner, car elle ne m’a pas laissée tomber quand mon père est parti ! »

 

Les parents ne sont pas seuls responsables de ces relations étouffantes. A leur sempiternel : « Je me suis sacrifié pour vous », répond le fantasme de toute-puissance des enfants. Ainsi, dire de ses parents : « Je ne peux pas les lâcher, ils ont besoin de moi ! », c’est se conforter dans l’illusion infantile que l’on va pouvoir les sauver. Au travail, entre amis, en couple, nous rejouons, sans le savoir, les relations compliquées que nous avions, enfant, dans la constellation familiale.

 

Comme l’explique Serge Hefez, thérapeute familial, « chacun occupe un rôle dans sa famille et dans sa généalogie. Il y a les rôles officiels – le père, la mère, le frère aîné, la sœur cadette – et les fonctions secrètes, les missions implicites qui nous “agissent” à notre insu et que l’on transporte sa vie durant. » Ainsi, l’un des enfants aura pour mission de détourner sa mère de la dépression, un autre sera « parentifié » pour servir de soutien à un père défaillant, un autre encore jouera le rôle de médiateur. Ceux qui se sentent obligés de prendre les autres en charge ont occupé, enfant, la place du « protecteur » prêt à se sacrifier pour le bonheur des autres.

 

“Je ne peux pas la laisser tomber”

Lorsqu’elle était petite, Marina, couvrait toutes les bêtises de ses frères. « Il y a deux mois, j’ai failli perdre mon job parce que j’ai fait engager l’une de mes amies dans ma société. Je savais que c’était une “fille à problèmes”, mais elle était au chômage et je ne pouvais pas la laisser tomber. C’était plus fort que moi, il fallait que je lui tende la main. Naturellement ça m’est retombé sur le nez, car elle a commis de grosses bourdes ! » Si Marina n’avait pas tenu son rôle de sacrifiée, son sentiment de culpabilité aurait été trop lourd à supporter. Cette culpabilité, nous en sommes tous pétris. Coupables de ne pas avoir répondu aux désirs de nos parents, de les avoir déçus, trop aimés ou haïs, coupables de les avoir fait souffrir. Tous les moyens sont bons pour y échapper.

 

Il a fallu six ans d’analyse à Thibault pour réaliser à quel point il se sentait responsable : « Mes parents travaillaient beaucoup et m’avaient confié la mission de m’occuper de ma petite sœur fragile. Ce que j’ai fait comme un bon petit soldat ! Si bien qu’à 26 ans, je payais ses loyers et comblais ses découverts… Je me sentais coupable d’aller bien et de la voir si mal. Un jour, j’ai dit : « Stop, débrouille-toi ! » Ça m’a libéré. J’ai cessé par la même occasion d’être “l’ami fidèle”, le compagnon qui assure pour deux, le collègue serviable qui se laisse souffler les promotions ! Je réalise que la seule personne à qui je dois quelque chose, c’est moi-même. »

 

« Certains clans accentuent l’importance de ce que chacun doit à la cellule familiale, aux ancêtres, au patrimoine, aux traditions, souligne Serge Hefez. Tous les descendants sont solidaires et pensent qu’ils ne pourraient exister sans ces liens puissants. Un peu comme dans les familles mafieuses… » Ainsi, Lionel s’est plié à la volonté paternelle en reprenant la direction de l’usine familiale, comme l’ont fait, avant lui, tous les fils aînés depuis plusieurs générations. « Cette succession était mon tribut à payer à la lignée. J’aurais adoré faire de la philosophie, mais je me le suis interdit. J’ai 56 ans aujourd’hui, je travaille comme un damné pour maintenir l’entreprise à flot, et je me rends compte que mon sens du devoir filial a gâché ma vie… »

 

“Je lui dois tout”

Les missions inconscientes dont nous sommes chargés et qui se transmettent de génération en génération peuvent être moins explicites, mais tout aussi opérantes. Lydia, jeune mère célibataire d’un petit garçon de 18 mois, s’est aperçue en thérapie qu’elle avait hérité d’une mission inconsciente : celle d’exclure les hommes de l’éducation des enfants, comme l’avaient fait auparavant quatre générations de femmes. Pour sauver sa relation avec son fils, Lydia a dû trahir la dette implicite que lui avaient confiée ses aïeules.

 

Des dettes inconscientes, on en a aussi envers ses collègues. Les conflits de loyauté jalonnent notre parcours professionnel. Karine a refusé un poste mieux rémunéré dans une autre société, par crainte de casser son image de fidèle et loyale adjointe : « C’est ma chef qui m’a donné ma chance. Je lui dois tout. En partant, j’aurais l’impression de lui planter un poignard dans le dos ! » Ce genre de situation implique une rupture et le risque – énorme – de perdre l’amour de ceux que l’on fait souffrir. Mais comme le souligne Nicole Prieur, « il faut savoir, parfois, se montrer déloyal et passer outre sa culpabilité pour changer d’horizon. C’est très douloureux, mais indispensable. Il ne s’agit ni de trahison ni d’ingratitude. A condition, bien entendu, que l’on soit capable de s’expliquer, et de reconnaître que ce qui a été vécu a été fondamental. »

 

« Il y a vingt-cinq ans, avec mon ami, nous étions inséparables, raconte Patrick. Aujourd’hui, chacun a évolué à sa manière et, à part les souvenirs, on ne partage plus rien. On continue à se voir, par fidélité à notre jeunesse sans doute ! » Patrick n’est pas le seul à maintenir des relations par habitude. Couper des liens anciens, reconnaître que ce qui a été n’est plus, est un acte difficile à assumer. C’est pourtant le seul moyen d’évoluer. Il faut trouver le courage de s’affranchir de la « tyrannie bienveillante » de ses proches, sinon tous les rapports sont pervertis. « Ce qui devrait être du domaine de l’affectif devient une contrainte. On n’est pas là pour le plaisir d’être ensemble mais parce que notre sens du devoir, notre surmoi, nous en intiment l’ordre », note Serge Hefez.

 

Vivre selon son désir oblige à fermer des portes, à tirer un trait sur des relations qui se sont appauvries ou qui ont cessé de nous intéresser, à dire : « Aujourd’hui, je désire me tourner vers d’autres gens, d’autres espaces, d’autres possibles. » Il ne s’agit pas là d’égoïsme mais, au contraire, d’une ouverture au monde. Bien entendu, l’attachement au passé et la fidélité sont des valeurs importantes, qui créent une continuité dans notre existence. Les témoins de notre vie sont des repères réconfortants qui aident à tenir debout, à affronter un avenir inconnu.

 

Il n’est pas question de faire table rase du passé, de renier ses amis, ses origines, sa famille, son histoire, mais tout simplement de se défaire de ce qui nous retient. Pour soi, pour ses enfants. Afin de les rendre autonomes, il est souhaitable que nous accédions nous-même à notre autonomie. En particulier vis-à-vis de nos propres parents. « Si l’on veut que nos enfants nous obéissent, il faut désobéir à nos parents, conclut Nicole Prieur. Ce n’est pas de l’ingratitude, c’est une question de survie. »

 

LA CULPABILITE :

Fondement de notre culture

S’il est un point commun entre les religions monothéistes et la psychanalyse, c’est l’idée que chacun de nous est destiné à se sentir coupable, un sentiment qui se transmet de génération en génération. Pour le théologien et psychanalyste Eugen Drewermann, le récit biblique du « péché originel » décrit symboliquement ce phénomène. La religion catholique nous considère d’ailleurs comme des coupables, qui ne seront lavés de la souillure originelle qu’à la fin des temps. Lorsque Caïn assassine Abel, l’Eternel le punit en maudissant ses fils jusqu’à la huitième génération.

 

En psychanalyse, les fautes inavouables des ancêtres, leurs non-dits se répercutent sur leurs descendants. Ils les hantent sous la forme de symptômes énigmatiques, pathologie que les psychanalystes Maria Torok et Nicolas Abraham ont nommé « le travail du fantôme ». Heureusement, ces fantômes psychiques durent moins que les malédictions divines, et s’éteignent généralement à la quatrième génération.

 

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Publié: 11 juillet 2013 dans Non classé
Bruno Marchal Montpellier

Bruno Marchal Montpellier

Il n’y a que deux façons de vivre sa vie : l’une en faisant comme si rien n’était un miracle, l’autre en faisant comme si tout était un miracle.N’essaye pas de garder tout immobile, cesse de vouloir que tout se fige autour de toi, que tout soit pareil que tu partes longtemps ou que tu restes, cesse donc de vouloir que les choses restent là où elles sont parce que cette immobilité ne t’apportera rien. La vie c’est ça, c’est le changement, c’est rencontrer des dizaines, des centaines de gens, assez pour avoir des histoires plein la tête, c’est respirer des odeurs différentes, c’est assister à des disparitions en tout genre mais surtout à des apparitions. La vie rêvée est une vie faite de changements, et si tu arrives à garder quelques personnes avec toi pendant ce périple, des personnes assez précieuses et qui t’aiment assez pour te suivre, alors tu peux t’estimer heureux.